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vendredi 21 octobre 2011

L’arrosage des plantes

Cet été, toutes les publicités horticoles, toutes les recommandations publiques pour économiser l’eau en période de sècheresse nous ont parlé des racines à privilégier. Et, au proche automne, les conseils multiplient les précautions exigeantes pour déplacer les plantes dans le même jardin. En même temps, les vétérinaires soulignent l’importance de l’éducation des autres vivants, ceux qui ont quatre pattes. Et ces spécialistes s’attachent à décrire l’origine des animaux et ses conséquences.

Si ces lois de la Vie, si fruste soit-elle, sont incontournables, sous peine de la mort des végétaux ou du danger des animaux, comment les négliger quand il s’agit de petits d’hommes ?
                                                                                                                         
Oû trouver des renseignements sur les racines des jeunes ?

 Les livres de botanique offrent dessins et informations aux  jardiniers d’occasion qui tiennent à leurs buissons. Mais comment les éducateurs trouveraient-ils le temps de se renseigner sur les racines des élèves d’une classe qui réunit des jeunes de partout ? C’est hors de propos de le leur demander. Pourtant s’ils veulent peindre leur classe avec la même couleur, la couche superficielle s’écaillera vite sous la poussée des teintes d’origine.

Heureusement, des romans livrent une initiation d’autant plus précieuse qu’elle est faite de souvenirs imagées et souvent émouvants. L’enfance africaine racontée par Hamadou Hampâté Bâ , celle du petit noir encore  colonisé qui s’appelait Camara Laye, les parfums qui embaument les récits de  l’académicien Tahar Ben Jelloun détendent leur lecteur sans même que celui-ci perçoive la nouvelle graine qui ensemence son esprit.

CIFRI

mardi 23 août 2011

« Amkoullel, l’enfant peul » Actes Sud, Paris, 1991

Dans ses mémoires, Amadou Hampaté Bâ, ( 1900- 1991) le célèbre membre du Conseil exécutif de l’UNESCO, raconte son éducation pluriculturelle et longuement simultanée : selon les traditions séculaires du Mali, avec le maître de  l’école coranique, et les professeurs de l’école française. D’un caractère heureux et d’une intelligence brillante, il teinte d’un humour très optimiste ces expériences « d’oralité couchée sur le papier » qui lui ont permis d’entretenir son excellente mémoire jusqu’à un bien grand âge.

Son « grand fleuve du dire » introduit à une démarche enthousiasmante l’éducateur d’aujourd’hui qui a troqué le tableau noir pour l’écran informatique,  l’appartenance commune de ses élèves à une diversité culturelle presque insaisissable, et souvent l’autorité des parents biologiques contre la situation des « familles recomposées ».

 Grâce à son éditeur, le dicton africain « un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » est ici mis en défaut.

CIFRI

vendredi 7 janvier 2011

Se souvenir ?

Les acteurs, les conteurs, les « anciens », marins ou paysans, surprennent les habitués des livres et des ordinateurs par les tirades qu’ils insèrent dans leur discours…et ils justifient souvent cette mémoire « orale » en évoquant des détails visuels attachés à leur apprentissage : Line Renaud précise, « je portais une robe de telle couleur », Olivier de Kersauzon décrit l’odeur de la mer dont il affrontait la tempête en reprenant la chanson : « il était un petit navire… » et la mélodie ressuscite sur ses lèvres, on dirait qu’associée aux embruns elle y reposait pour toujours.

Peut-on « apprendre » sans le concours des yeux, des oreilles, du nez qui rappelait à Camus l’odeur de ses livres de classe ? Mais, alors, quelle importance a la stabilité du cadre de la tradition des connaissances ! À défaut de rester dans la même salle de classe, la présentation des mêmes objets, témoins des matières enseignées, ne pourraient-elle pas faire partie de l’enseignement ?
 
CIFRI

mardi 14 septembre 2010

Le balancement de la mémoire orale

" Arrête de te balancer d’un pied sur l’autre en récitant ta leçon » exige l’adulte, et l’enfant de regretter : « Alors, je ne la sais plus ».

L’anthropologue Marcel Jousse a démontré qu’on ne peut s’approprier la connaissance sans l’intériorisation du mouvement qu’il soit, au début, dansé ou mimé Cet enracinement dans le corps rend la mémoire orale aussi ineffaçable que celle de l’ordinateur ! Sans cette participation du corps à l’acte de l’intelligence, l’esprit ne peut se l’approprier définitivement.
Les peuples anciens ont maîtrisé des formes différentes d’apprentissage des connaissances qui se transmettent depuis le berceau et qui éduquent non seulement une civilité très codifiée mais un rapport très fin au temps et à l’espace. On se balance d’avant en arrière ou de droite à gauche. Et c’est toujours à cette référence essentielle de l’emplacement de l’auditeur que les guides modernes situent les lieux : « A votre gauche, à votre droite… »

Ce lien entre le corps et l’esprit est incontournable : Le théâtre a commencé bien avant l’école : qu’ils soient Grecs ou Japonais ou Bantous, tous les hommes lui ont confié l’éducation des peuples parce que ce procédé universel délègue à l’acteur le mouvement intérieur de chaque spectateur. La mémoire des scènes est souvent qualifiée d’émouvante, au sens précis du terme car elle met en mouvement celui qui les revoit plus tard, mise indéfiniment à sa disposition. C’est parce qu’il s’est intériorisé que le mouvement a gardé sa puissance.

CIFRI

CF. Marcel Jousse « L’anthropologie du Geste », Gallimard, 2008

vendredi 30 avril 2010

Composantes de la Mémoire orale

La mémoire enfermée dans un graphisme convenu ne survit pas seulement en s’agrippant au papier, car toute mémoire est globale. Elle restitue un cadre visuel ou auditif et nous remarquons encore aujourd’hui : « Je me revois à cet instant… », « Je l’entends encore me dire… » Au fur et à mesure que ses éléments se multiplient, un tri se fait entre ce qui s’efface et ce qui ne peut disparaître. Même insignifiant pour quelqu’un qui n’en connaît pas le contexte, telle saveur, telle mélodie demeurent intactes et d’autant plus prégnantes qu’elles associent des épisodes successifs.

Le linguiste Alain Rey remarque la survivance de certains mots antiques dans l’argot des banlieues alors même qu’ils ont disparus de la langue écrite. Retenus oralement, ces expressions ont traversé des siècles…à l’insu des érudits comme des analphabètes. Comment est-ce possible puisque le cadre visuel et peut-être l’accent qui pouvaient soutenir la mémoire de ces locutions a disparu ? L’auteur explique qu’entre la villa romaine du « Dominus », le château médiéval du « Dom » ou celui du « Baron » et l’appartement du HLM où le « Daron et la Daronne » tentent d’éduquer leurs rejetons, il reste une situation semblable : c’est à eux que revient l’autorité. A travers toutes les évolutions historiques, la relation a gardé ses fortes composantes d’affection et de crainte qui assure la continuité des mots. Le gamin s’excuse encore : «Je ne peux pas rester, ma daronne m’attend».

CIFRI

Cf. « Lexik des cités », Fleuve Noir, 2007, p.8 / 9 et 135

jeudi 15 avril 2010

Fixation de la mémoire orale

Quand le Petit Prince demande « Dessine-moi un mouton », il parle comme tous les enfants qui réclament « Dessine-moi » Le théâtre est finalement le dessin animé d’une parole qui est la trame du spectacle, de ce qu’on propose au regard. Après avoir proposé aux enfants d’une Cité de faire un journal de celle-ci, les adultes furent surpris de la monotonie de la mise en page : Dans la moitié inférieure de chaque page, des scènes de misère ou de peur et au-dessus un paysage de jolies fleurs et de petits animaux domestiques, des lapins des poussins…C’était, expliquaient les enfants, « le pays de notre cœur », tragiquement opposé à la réalité. Un seul dessin revenait régulièrement, comme la conclusion du chapitre, c’était une grande étoile dorée qui traversait une nuit toute noire. L’auteur qui n’avait pas encore ses neufs ans résumait : « La nuit, ça existe juste pour faire voir les étoiles. »

Comment conserver le bénéfice de l’oralité tout en justifiant le recours au papier ? On peut aisément justifier le dessin du texte déjà retenu par cœur par la facilité qu’offre le papier pour partager le message avec des personnes hors de portée de la voix. La preuve de cette nécessité de fixer le message pour le transmettre se voit dans les antiques stèles du Louvre qui portent la parole égyptienne à travers les siècles. Le même musée expose aussi les fragiles et menues tablettes d’argile qui étaient les « devoirs de classe » des petits Babyloniens.

CIFRI

Pour aller plus loin:
Histoire de l’Ecriture, Plon, 1996

vendredi 12 mars 2010

Mémoire orale, patrimoine de toutes les civilisations

Il est arrivé en larmes pourtant il était habituellement enjoué et satisfait des compliments de sa maîtresse de CP, c’est que le secret de ses succès tenait à l’orthographe de son nom africain. Le Z qui en était l’initiale lui valait d’être au dernier rang de la classe, donc le dernier à être interrogé. Alors, de sa jolie petite voix, il lisait la poésie sans la moindre hésitation. Aussi, quand survint l’inspecteur chargé de contrôler l’enseignante, il fut le premier à être sollicité par l’institutrice. Catastrophe ! Personne, avant lui, n’avait lu la page, il n’avait pu écouter aucun camarade… d’où un silence lourd d’indifférence aux lettres qui s’effaçaient devant sa mémoire. Sa chère maîtresse était fâchée après lui, elle le soupçonnait de tricherie pour cacher sa paresse, et le petit bonhomme ne comprenait pas pourquoi on le grondait d’avoir appris comme sa maman le lui enseignait. « A quoi servent les livres puisqu’il écoute les leçons en classe ? » s’étonnait la mère convoquée à l’école pour entendre que son garnement était en retard d’apprentissage de la lecture.

Le risque le plus sévère de cet incident serait que mère et enfant se sentent définitivement étrangers au monde scolaire dans lequel ils avaient cru s’intégrer parce qu’ils en viendraient à « décrocher » quelques années plus tard. « Pourquoi tu pleures ? Ce n’est qu’un professeur, donc tu t’en moques. »

La mémoire orale a porté la culture occidentale pendant des siècles, c’est grâce à elle que nous connaissons les poèmes d’Homère. Elle fait donc partie intégrante de notre patrimoine, comment faire comprendre que l’écriture n’est qu’une extension de son message ?

CIFRI

Pour poursuivre la réflexion:
Daniel Pennac « Chagrin d’école », Gallimard, 2007.